La Chine n’a pas dominé les gros titres lors du Forum économique mondial de cette année, mais elle est restée un point de référence central dans de nombreuses discussions à Davos. Alors que les dirigeants ont consacré beaucoup de temps aux frictions transatlantiques, aux questions de sécurité, et à l’évolution des alliances, le message de Pékin est apparu plus constant et plus étroitement cadré: préserver l’ouverture des marchés, garantir la prévisibilité des règles, et traiter équitablement les entreprises chinoises actives à l’étranger.
Cette ligne a été portée par un haut responsable économique chinois, qui a utilisé sa tribune à Davos pour mettre l’accent sur la coopération et signaler que Pékin souhaite un environnement d’exploitation plus stable pour les entreprises chinoises en expansion hors de ses frontières. Dans un forum où l’attention s’est surtout concentrée sur la rhétorique américaine et ses effets de contagion sur les alliés, le sous-texte était clair: la Chine anticipe une économie mondiale plus fragmentée, et elle se positionne pour en tirer parti lorsque cela est possible.
Le changement le plus déterminant est que la Chine ne s’appuie plus uniquement sur les exportations de biens pour étendre son influence. Elle exporte de plus en plus du capital, des capacités, et un savoir-faire opérationnel, notamment vers des réseaux de production, de technologie, et de logistique en dehors des États-Unis. Même si la Chine continue d’afficher des excédents commerciaux très élevés, elle accroît aussi ses engagements à l’étranger via des infrastructures, des projets industriels, et des partenariats commerciaux qui renforcent son empreinte dans les marchés émergents et dans certaines parties du Sud global.
Dans les faits, il ne s’agit pas d’une stratégie unique, mais plutôt d’un ensemble d’adaptations. Les droits de douane et le durcissement des règles commerciales dans les économies avancées poussent davantage d’entreprises chinoises à localiser leur production à l’étranger, surtout dans des secteurs politiquement sensibles comme l’automobile, les batteries, et la fabrication avancée. Cette tendance requalifie la Chine, passant de « l’exportateur » à « l’investisseur et bâtisseur », avec des implications politiques et réglementaires différentes pour les pays hôtes.
Un point de vue récurrent parmi les analystes spécialisés sur la Chine est que la montée des tensions entre Washington et certains partenaires traditionnels crée des ouvertures pour Pékin, notamment sur le terrain de la diplomatie commerciale et de l’investissement. Quand les alliés font face à davantage d’incertitude sur l’orientation de la politique américaine, ils deviennent souvent plus disposés à diversifier leurs relations extérieures, même si cette diversification reste étroitement encadrée.
Cette dynamique s’est reflétée dans la hausse des engagements de haut niveau avec Pékin au début de 2026. La Chine a accueilli, début janvier, des rencontres bilatérales majeures avec les dirigeants de l’Irlande et de la Corée du Sud, présentées publiquement sous l’angle de la coopération et des liens économiques. Ces visites ont été suivies par un déplacement du premier ministre canadien à Pékin à la mi-janvier, que les deux gouvernements ont décrit comme un effort de relance, accompagné d’annonces axées sur le commerce et la coopération industrielle.
Par ailleurs, des informations récentes ont évoqué une visite imminente du premier ministre britannique en Chine, ce qui souligne la même impulsion de diversification dans un contexte où la politique européenne se complexifie et où l’approche américaine vis-à-vis des alliés demeure imprévisible.
Davos récompense souvent la dramatisation rhétorique, mais l’influence peut venir de la répétition et de la clarté plutôt que du spectacle. L’approche chinoise tend à éviter les annonces théâtrales au profit de quelques thèmes stables: ouverture économique, opposition aux discriminations visant les entreprises chinoises, et scepticisme face aux restrictions unilatérales. Avec le temps, cette prévisibilité peut compter pour les multinationales et pour les gouvernements des marchés émergents qui recherchent des capitaux et un développement industriel sans être entièrement aspirés par une discipline de blocs entre grandes puissances.
Dans le même temps, la poussée externe de Pékin se heurte à des contraintes réelles. La demande intérieure reste un point faible, et les responsables politiques continuent de parler d’augmenter la croissance des revenus et la consommation, alors que la mise en œuvre demeure inégale. L’écart entre la force externe de la Chine et son défi de rééquilibrage interne explique pourquoi le « facteur Chine » continue de s’inviter à Davos: la capacité d’offre mondiale et les flux d’investissement restent solides, tandis que l’absorption domestique apparaît moins fiable.
Un autre thème qui émerge autour de Davos est la diffusion du pouvoir de convocation des débats mondiaux. L’écosystème du forum intègre de plus en plus d’événements hors des Alpes, dont sa version estivale organisée de longue date en Chine, alternant entre différentes villes hôtes. Cela reflète une réalité plus large: à mesure que la gravité économique se déplace vers l’Asie et d’autres régions à forte croissance, le dialogue économique mondial est susceptible de devenir plus distribué géographiquement.
La question centrale n’est pas de savoir si la Chine sera discutée lors des sommets mondiaux, mais comment les autres pays traduiront leur réponse en actions concrètes:
̶̶ Les partenaires accepteront-ils une exposition commerciale accrue à la Chine, comme prix à payer pour couvrir d’autres risques géopolitiques?
̶̶ Les investissements chinois à l’étranger vont-ils s’accélérer dans la fabrication et la technologie, à mesure que les entreprises s’adaptent aux droits de douane et au durcissement des règles commerciales?
̶̶ Le contrôle réglementaire va-t-il s’intensifier autour des données, des transferts technologiques, et de la sécurité des chaînes d’approvisionnement, à mesure que l’empreinte extérieure de la Chine s’étend?
La Chine n’a peut-être pas produit les moments les plus bruyants de Davos, mais la trajectoire est difficile à ignorer. Dans un monde qui se dirige vers des blocs régionaux et un découplage sélectif, Pékin cherche à convertir son échelle de production en positions d’exploitation durables à l’étranger, et de nombreux pays testent discrètement ce que cette relation peut offrir.